Fragments de Sud - Extraits
MINEUR
La neige recouvrait tout ce matin-là : les toits des maisons, les pavés de la rue, les pentes du Cerro Rico... Tout. Oh, la couche n'était pas bien épaisse : il ne faisait jamais très humide à Potosi. Mais quand même. La neige était là. Et bien là. Fantomatique à la lueur de l'aube.
Debout derrière la porte vitrée, Pablo attendait l'arrivée de Diego : ils montaient toujours ensemble à la mine. Mains dans les poches, sa besace légère à l'épaule, il se dandinait d'un pied sur l'autre. Se surprit à siffloter une diablada. Secoua la tête en se morigénant - il était bien temps de penser à danser ! - et se remit à fixer la ruelle.
Enfin, la silhouette de Diego se profila au loin. En soupirant, Pablo remonta le col de son blouson et tira sur les oreillettes de son bonnet. Puis il se jeta dehors, faisant claquer la porte derrière lui. Inutile de la fermer correctement : de toute façon, elle laissait tellement entrer le froid dans l'unique pièce de son logis qu'elle aurait tout aussi bien pu ne pas exister.
- ¡ Hola, hombre ! Comment ça va, ce matin ? s'exclama Diego en le voyant.
- Ça va, grommela-t-il. Comme toujours.
La discussion n'irait pas plus loin. Elle n'allait jamais plus loin : c'était toujours en silence qu'ils gravissaient les pentes de la montagne. Un silence respectueux. Craintif : on n'était jamais vraiment sûr de redescendre.
À l'entrée de la mine, ils rejoignirent Pedro, qui les salua d'un mouvement de tête. Ensemble, ils s'assirent sur le banc de pierre. Chacun tira alors de sa besace un petit sac de plastique vert rempli de feuilles de coca. La mastication pouvait commencer.
Personne n'entrait dans la mine sans avoir la joue gonflée d'une boule de coca. Il fallait bien tous ses effets énergisants et coupe-faim pour supporter les longues heures qu'ils allaient passer à l'intérieur.
ANANDI, MON AMOUR
Le jour se lève à peine sur l'antique Ceylan, la larme de l'océan Indien. Pourtant, Anandi et sa mère sont déjà debout. La jeune fille est anxieuse mais fait son possible pour n'en rien laisser paraître : cette journée qui débute n'est-elle pas censée être la plus belle de sa vie ? Aujourd'hui, elle va épouser Nambi. Nambi Rajeswary.
Depuis qu'elle connaît son nom, elle se le répète inlassablement. Comme si le fait de l'entendre rouler à ses oreilles, frémir sous sa langue, pouvait l'aider à comprendre l'homme.
De cet inconnu, elle ne sait rien. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'il a accepté la pauvre dot que ses parents avaient à offrir. Quelques bijoux, des coupons de tissu, et ce lopin de terre au bord de la lagune, à l'ouest de Batticaloa. Elle lui en est reconnaissante : ainsi, son frère aîné ne devra plus attendre pour se marier. Jusqu'à présent, il ne pouvait pas fonder une famille : il devait travailler pour offrir à sa sur la meilleure des dots possible...
Dans le cur d'Anandi, une tendresse est née pour Nambi. Nambi qui va l'épouser, l'emmener dans sa famille comme un cadeau, la chérir et lui donner des enfants. Une vague d'allégresse soulève la jeune fille ; elle adresse un sourire lumineux à sa mère.
- Sois heureuse, maman, s'il te plaît !
Mais comment une mère pourrait-elle être heureuse à l'idée de laisser sa fille chérie quitter la maison qui l'a vue grandir ? Sindhu a bien du mal à répondre au sourire de sa fille.
- Allons, la gronde-t-elle, arrête de rêvasser. Il y a du travail. La journée va être longue.
Anandi éclate de rire et s'éloigne en chantonnant, ses pieds nus effleurant la terre.
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